Dimanche 25 novembre 2007
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Cher Monsieur Verrecchia, cher Monsieur Karmitz,
Comme je vous plains…
Comme vous devez être malheureux au crépuscule de vos vies professionnelles pour ne plus rien aimer que l’argent et ses produits dérivés…
Vos existences d’aujourd’hui sont-elles faites d’autre chose ? Reste-t-il une place - une minuscule place - pour le plaisir, le respect des autres et l’honnêteté intellectuelle ?... Il est malheureusement à craindre que ces mots ne soient définitivement sortis de votre vocabulaire pour être avantageusement remplacés par ceux de surprofits, d’arrogance commerciale, de marge brute par kilo de pop-corn vendu, et d’escroquerie dialectique. Signe des temps, vous n’êtes certes pas les seuls adorateurs de ces nouveaux Dieux ultra-capitalistes, mais vous êtes d’ores et déjà nobélisables…
Comme vous êtes décevants... Comme nous attendions mieux de vous… De vous, Monsieur Verrecchia, qui avez grâce à vos Multiplex depuis plus de 15 ans, aux côtés de ceux d’Europalaces, redonné l’envie aux spectateurs de cinéma de ressortir de chez eux pour aller voir de grands et beaux spectacles sur écrans extras-larges… De vous, Monsieur Karmitz, dont nous pensions en d’autres temps, nous autres pauvres cinéphiles, et en particulier à la lecture du très beau livre ‘Profession producteur’ de Stéphane Paoli, que vous étiez un des nôtres ?...
Mais non, il faut croire que le temps passe et change les hommes. Mais peut-être ne fait-il que les révéler ?....
Mais d’où vient donc cette bravoure que vous avez tous deux de vous attaquer ainsi aujourd’hui sans aucune retenue aux lieux de cinéma qui défendent un modèle alternatif au vôtre, et qui ne se mettent pas au garde-à-vous en disant merci et en louant vos capacités de générer de pantagruéliques résultats nets après impôt?...
Certes, Monsieur Verrecchia, vous avez très intelligemment à Paris organisé votre vitrine du Forum des Halles pour endormir les ‘décideurs’ et les ‘observateurs’ du cinéma et présenter le doux visage d’un inlassable défenseur de l’Art et Essai. Or dés que l’on quitte les limites du boulevard périphérique parisien, le masque tombe… Mais votre calcul de communication stratégique est pertinent, car qui se soucie de la Province dans notre beau pays ?...
Certes, Monsieur Karmitz, vos salles - exclusivement parisiennes - sont bien belles… Mais pourquoi donc ces spectaculaires renversements d’alliances dans les cartes illimitées si ce n’est pour gagner quelques grammes de profit supplémentaires. 21 grammes ?... Mais où sont les ‘14 Juillet’ d’antan ?...
Quel est donc ce redoutable et valeureux combat que vous menez, Messieurs, contre l’armée minuscule des opérateurs culturels indépendants ?...
N’avez-vous rien d’autre à faire de vos tristes journées que de savoir comment vous allez réussir à ouvrir un nouveau front de mauvaise foi ? Ici en attaquant une commune pour l’abus de position dominante de ses salles municipales. Interdit de rire…. On se pince et on croit rêver… Là, en tentant d’étouffer sous la guérilla juridique et la privation de films un opérateur intégralement indépendant qui a eu l’indélicatesse de sauver de la mort annoncée un cinéma lyonnais mythique que vous avez lentement et sciemment tué en divisant sa fréquentation par trois en 10 ans… Certes, je peux comprendre qu’il est vexant de tenter de fermer en catimini un lieu et de voir que des amoureux de cinéma, des vrais, sont assez fous pour investir leur énergie, leur temps, leurs compétences, leur argent et parfois leur santé dans son sauvetage.
J’ai eu l’immense chance de produire en 2007 un long-métrage documentaire du lyonnais Eric Guirado, récompensé par la critique et le public cette année pour son magnifique ‘Fils de l’Epicier’. Ce film s’intitule ‘Comœdia, une renaissance’, et raconte le making-of du sauvetage de cette salle lyonnaise consacrée au cinéma depuis 1914. Mais étiez-vous déjà né, Monsieur Verrecchia en 1914 quand le Comœdia s’appelait déjà Comœdia?...
Ce lieu n’a - heureusement pour lui - connu UGC que durant 10 ans, 10 années qui ont bien failli lui être fatales fin 2003… Mais 10 années dont vous semblez si fier que vous souhaiteriez aujourd’hui dépecer ce cinéma de son si beau nom de toujours, le Comœdia… Vous devriez plutôt vous faire oublier, ne croyez-vous pas ?....
Mais inéluctablement, vos rouages se grippent, et les petits ne se laissent plus faire. Pétition de dizaines de cinéastes qui mettent vos pratiques sur la place publique... Députés et Ministres qui se mobilisent… Opérateurs privés qui se battent et qui continueront à le faire malgré vos intimidations de tous ordres... Municipalités qui revendiquent leur droit à s’investir dans les pratiques culturelles pour préserver le lien social.
Un peu de courage donc... Sortez donc du bois si vous êtes de grands hommes… Ces sujets concernent plus que jamais tous les français, car sans la vraie diversité des cultures, que nous reste-t-il ? Le cinéma est peut-être la plus populaire d’entre toutes, mais ce combat touche aussi les libraires ou les scènes de spectacle vivant.
Déposez donc au vestiaire vos armes habituelles de lobbying et de rouleau compresseur médiatique, et venez débattre de ces sujets avec de vrais contradicteurs, de vrais défenseurs d’une autre vision des industries culturelles. Proposons par exemple à LCP ou à Public Sénat, aujourd’hui largement diffusées sur le territoire grâce à la TNT de se faire les hôtes d’un tel débat contradictoire pour que les français jugent. Je suis certain qu’ils nous accueilleraient les bras ouverts.
Mais vous jugerez probablement qu’il est inutile de vous abaisser à parler à ceux qui suivent une autre route que vous ?
Comme je vous plains, Messieurs…
Marc Guidoni, Producteur indépendant
Novembre 2007